Edito, Numéro 90


Journal du Centre Chorégraphique National à paraître sous peu.

Après avoir marqué l’an dernier le début et la fin de la plus courte saison chorégraphique qui soit, en septembre prochain, si les dieux de bonne humeur le veulent bien, le festival le Temps d’Aimer connaîtra sa 31ᵉ̀ᵐᵉ édition. Dans l’intervalle, à l’image de la grenouille qui durant son existence subit de singulières métamorphoses, afin de perpétuer la manifestation par ces temps difficiles d’instabilités, le conseil d’administration de Biarritz Culture présidé par Jakes Abeberry et le conseil d’administration du Malandain Ballet Biarritz présidé par Catherine Pégard, ont validé à l’unanimité son intégration et celle de son équipe ⁽¹⁾ au sein du Centre Chorégraphique National.

Mais plutôt que de disséquer à la loupe l’anatomie de ce changement, je veux ici remercier tout particulièrement Jakes Abeberry, personnalité emblématique de la culture et de la vie politique au Pays basque : il y a trois décennies, avec le sénateur-maire, Didier Borotra, que l’essor de Biarritz préoccupait au premier plan, Jakes Abeberry, esprit libre, volontaire et sensible, fit le pari, comme adjoint, chargé de la culture, que le réveil de la station endormie sous d’inévitables clichés passait par le souffle pour ne pas dire le baiser de l’art. Prenant sa source dans l’idéal, le miracle eut lieu. En témoigne des équipements culturels ambitieux, et en temps ordinaire de paix et de civilisation, un foisonnement d’activités et d’évènements consacrant tous les domaines de l’art : l’un des ornements essentiels à la vie humaine. Car en jouant la variété des sentiments que l’homme éprouve sur les cordes de l’âme, l’art contribue au lien et au bien collectif, stimule la curiosité et le plaisir des sens, élève l’esprit à la connaissance … et, plus on connaît, plus on aime. Aussi, osons le mot, c’est avec le cœur que Jakes Abeberry, danseur, puis directeur artistique des Ballets Basques de Biarritz Oldarra, enfin figure tutélaire du mouvement abertzale, qui en basque signifie « amant de la patrie », plébiscita la danse. D’où la création du festival le Temps d’Aimer, puis dans la foulée celle du Centre Chorégraphique National. Mais, pouvait-il en être autrement de la part d’un amant sans frein de Terpsichore ? Suivant le vœu confiant de la nouvelle municipalité menée par Maider Arosteguy, il nous appartient désormais de poursuivre cette œuvre que Jakes Abeberry dévoua au bonheur des autres, à la félicité publique. Ceci avec gratitude et humilité, en se gardant d’imiter la grenouille de la fable, même si pour être vénéré dans bien des mythologies comme symbole de transition, de transformation, de résurrection, l’animal aux pieds verts a été choisi pour promouvoir cette 31ᵉ̀ᵐᵉ édition du Temps d’Aimer.

En conséquence de longs mois passés dans un bocal : se hâtant, courant, jouant des coudes tout en mettant en jeu de solides relations au plus haut niveau de la fonction météorologique, cette grenouille dont on admira l’agilité et la souplesse au casting, supplanta aussi tous les candidats dans nos objectifs promotionnels par les tribulations auxquelles elle avait été soumise. Son histoire de sorcière qui l'avait changée en batracien, la balle d’or tombée dans une fontaine, la princesse et le baiser merveilleux « qu’on sentit » venir comme dans Blanche-Neige, tout cela nous prit une bonne demi-heure à écouter. Aux sceptiques de l’équipe, aux complotistes de l’année, doutant de tout et de tous, le récit de l’amphibien verdâtre et visqueux transformé en prince charmant par la grâce de l’amour parut quand même très fantaisiste. Mais au bout du « conte », le profil des personnes à cibler n’étant pas à négliger, il fut admis à la majorité que cette histoire empreinte de merveilleux était propre à agir sur la sensibilité du public, et qu’en ces temps étasuniens de promotion de la vertu, il y avait aussi un intérêt moral à rappeler que sous une apparente laideur pouvait s’épanouir une beauté intérieure. La beauté intérieure de l’âme, murmura quelqu’un d’une voix sainte, avant de faire remarquer au milieu du trouble jeté dans la réunion que c’était depuis 30 ans la ligne artistique du festival de donner à voir la beauté de la danse sous toutes ses formes. Alors, pourquoi changer pour, sinon faire plus mal, du moins ne pas faire mieux ?

Étant admis que la grenouille avait symboliquement la portée de manifester dans l’inconscient la transition, la transformation et la résurrection en dernier ressort. Avec calme, il fallut, de nouveau, expliquer que nous l’avions choisi pour signifier qu’on se bassinait dans un bocal sous le couvercle de la peur et des interdits depuis un an, et que, par ce fait, le festival constituait une forme de délivrance pour les déchaînés de la danse ; qu’il prenait un tournant par la force des choses, mais qu’on ferait exactement pareil autrement mieux. Redire encore une fois qu’afin d’évoquer de manière allusive la couleur de l’espérance et le nouvel engagement éco-responsable de la manifestation, un papillon ou une papillonne aurait certes fait l’affaire. Tout le monde en était d’accord, c’était léger, gracieux et plus joli. Mais voilà, se définissant comme : mâle blanc cisgenre privilégié hétéro romantique sexuel plus actif de l'aile gauche, mais « woke » à 100 %, c’est-à-dire totalement éveillé aux droits des minorités et à la question du « blantriarcat », Robert Lépidoptère, alias Bob Butterfly, le seul spécimen convaincant, s’était déclaré hostile au « green face ». Enfin, dans un premier temps, car sensible à la problématique de l'environnement, en apprenant que l’édition 2021 du Temps d’Aimer profitait du soutien du Groupe SUEZ, vert de rage, il rappela le secrétariat. Trop tard, la grenouille ayant convaincu les uns par le récit de son histoire mirobolante, les autres avec ses belles cuisses élastiques, secondairement appétissantes en fricassée, son contrat de cession de droits photographiques venait d’être expédié.

En ces temps incertains, il reste maintenant à espérer que notre grenouille, qui durant le « shooting » se montra très orgueilleuse de ses fonctions de baromètre, au point de s’enfler comme un bœuf, mais qui n’a pas de défaut ? marquera en septembre le temps qu’il faut. Car sans parler d’un partenariat avec l'Atabal, la Scène de musiques actuelles de Biarritz, à la question quoi d’autre de neuf sous le soleil ? On se réjouira d’une première collaboration avec la Scène nationale du Sud-Aquitain donnant lieu à des représentations à Bayonne et Anglet, et d’autres en collaboration avec les villes de Mauléon, Saint-Palais et Saint-Pée-sur-Nivelle. Autrement, par solidarité nationale, sinon pour contribuer à soutenir l’effort de paix, les compagnies à l’affiche de ce retour à la vie artistique et sociale seront hexagonales ou bien euro-régionales. Car on ne va pas vous coasser des fariboles comme à l’époque de Tchernobyl : au Pays basque les vapeurs nuageuses de la danse dont il n’existe malheureusement qu’un mot pour exprimer les nuances ne s’arrêtent pas aux frontières. Mais rassurez-vous, à l’analyse, même à fortes doses les exhalaisons chorégraphiques sont bien tolérées par l'organisme et ne sont pas toxiques. Le seul effet secondaire observé étant d’aimer le Temps d’Aimer et d’être éventuellement pris de dansomanie. Ce qui n’est pas dangereux, puisque Santé publique Danse invoque même un effet désirable pour les cœurs rebelles et les empêcheurs de danser en rond. Mais son opinion n’est pas la règle, la liberté retrouvée offre aussi d’autres merveilles, pour dire qu’en septembre, grenouille ou pas chacun fera le bœuf comme il l’entend sous des bravos retentissants après une année « d’échos vides ». À notre échelle, attendu que l’amour embellit tout, c'est le vœu le plus ardent que nous puissions aujourd’hui formuler.

À un degré différent, restituer à la danse son caractère sacré, fut dans les années 30 l’engagement de Renée et Josette Foatelli, deux originales danseuses à découvrir dans ce Numéro 90, qui « en toute humilité chrétienne » firent de leur art une sorte d’apostolat. S’appuyant sur une profonde érudition, proches de René Schwaller de Lubicz, spécialiste de la pensée hermétique et de la symbolique de l’Égypte ancienne, Renée et Josette Foatelli accomplirent leur mission en pleine campagne, lors de fêtes rurales, à la ville, à l’usine, etc. Saluée « pour rendre au peuple français le goût de la belle danse », en raison de leurs ouvrages sur les danses religieuses chrétiennes et de leur prière à Notre-Dame de la Danse, il serait facile et quelque peu péjoratif de les qualifier ici de « grenouilles de bénitier ». Toutefois, confessons que tirer de l’oubli ces deux prêtresses de la danse dont l’une soutint une thèse de doctorat sur Denys l’Aréopagite, auteur vers l’an 500 de traités chrétiens de théologie mystique, tandis que l’autre devint « Grand Archimaître » d’un Ordre initiatique qui compta parmi ses membres : Pierre Loti, Jean Cocteau, André Gide, Fernand Léger, Éric Satie et d’autres, fut véritablement une épreuve pour ne pas écrire « la croix et la grenouillère ». Mais c’est à ce prix qu’est la passion constructive de remettre en lumière les rois et rainettes de la danse confinés dans le bocal de l’Histoire, fussent d’étranges grenouilles bleues que l’on reconnait parce que les autres sont vertes aurait dit Georges Brassens ⁽²⁾⁽²⁾.

Thierry Malandain, juin 2021

⁽¹⁾ Eloixa Ospital, Sonia Mounica, Noémie Zabala Pihouée, Katariñe Arrizabalaga, Jean-Pascal Bourgade.
⁽²⁾ La grenouille bleue. Remerciements à la Cie Balkis Moutashar, photo Sandrine Garcia (mirabelwhite) tirée du spectacle : De tête en cape

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