Edito 92


Un proverbe prétend que : « plus on est de fous, plus on rit ». Pourtant, plus les fous sont nombreux, plus nous devrions pleurer. « Tu ne vas pas tout de même nous répéter que le variant Omicron, est certes beaucoup plus dangereux, mais clairement moins sévère que ses prédécesseurs (sic) » ⁽¹⁾ me dit tout bas la voix à laquelle je confie mon angoisse de la page blanche. Ou plutôt, mon embarras à trouver des mots nouveaux pour traduire le fond sombre de l’actualité au milieu d’opinions divisées, fatiguées ou s’en détournant sans se douter que nos destins en dépendent. Après tout, il serait plus commode de ne pas écrire, puisque la danse m’a déjà permis d’exprimer l’essentiel : En 2019, enfermée dans une structure bardée d’acier, La Pastorale et la beauté comme salut était un acte de foi prémonitoire. En 2020, Sinfonia réglée durant le second confinement qui fit tomber une ombre écrasante sur les libertés et la vie sociale fut présentée confidentiellement en Espagne. Un jour peut-être l’on dira que ce ballet de circonstance dévoilait l’esprit avant la lettre. Quant à l'Oiseau de feu, dans une veine mystique, il apporte clairement la consolation et l’espoir. Ce qui pourrait tendre à établir que l’esprit des artistes plane au ciel, en communion parfaite avec un principe supérieur et créateur. En vérité, je parlerai juste d’intuitions qui se produisent sans que l’on n’y prenne garde, car toutes autres prétentions seraient excessives. Cependant, comme le réseau Obépine, qui traque le virus dans les eaux usées et permet d'anticiper l'évolution de l'épidémie, l’artiste peut malgré lui prédire avec une certaine exactitude.


Ce qui n’évite pas la difficulté de trouver les mots justes en ces temps empuantis. Mais qu'ouïe-je ? : « Tiens bon et ferme ! » cette fois, ce n’est plus la même voix qui parle. C’est celle d’Yves Kordian, le directeur délégué du Centre Chorégraphique National, toujours à vouloir le bien d’autrui et à voir sans fin la vie en rose, mais dont la première sollicitude est de veiller depuis trente-six ans sur les destinées de la Compagnie avec un enthousiasme indescriptible. Au départ, une histoire d’amitié nouée au Ballet Théâtre Français de Nancy en 1980. Poussés par un désir immodéré de gloire et de conquête, nous étions alors une poignée d’inconscients. Huit prime-sautiers en tout, beaucoup plus jeunes, mais clairement moins vieux. Quarante-deux ans plus tard, nous ne sommes plus que quatre dans la course, les autres du geste ou de la voix nous encouragent au bord de la route, mais notre union sacrée n’a pas pris une ride. C’est rare, très rare dans le milieu.


Au fil des saisons et des pérégrinations, ajoutant leur élan à celui des premiers, d’autres plus frais, plus en jambes sont venus rejoindre cette marche faite d’incertitudes, de beaux souvenirs et d’épreuves surmontées côte à côte. Le but étant avec la volonté, qui allège et soulève le corps de rester droits en toutes circonstances. En clair, d’aller de l’avant sans compromissions, sans maltraitances, sans discriminations, sans mensonges, sans tapages, sans dépenses excessives, sans trop nuire au voisinage, ni à l’environnement, sans exercer une mauvaise influence sur le public, à l’exception de Casse-Noisette monté en 1997 sur une des plus belles musiques de Piotr Ilitch Tchaïkovski. Mais, la perfection est inaccessible, et à cette époque ce ballet qui s’adresse au cœur et non à la tête n’était encore pas dans le radar du « décolonialisme ».
C’est ainsi qu’à la Noël, ou plutôt lors des « Joyeuses fêtes » de décembre dernier, puisqu’au même moment, la commissaire européenne à l’Égalité, Helena Dalli, préconisait de ne plus dire « Joyeux Noël », formule trop connotée religieusement, Casse-Noisette fut déprogrammé du Staatsballett Berlin pour constituer « un cas clair de racisme » ⁽²⁾. Le doigt accusateur de Christiane Theobald, dramaturge et directrice par intérim de la troupe pointant « les stéréotypes ethniques » de la Danse espagnole (le Chocolat), la Danse arabe (le Café) et la Danse chinoise (le Thé) consommés debout à Confiturembourg, le pays des douceurs. « Pourquoi évoques-tu cela, le sujet est explosif, autant s’en protéger » me murmure-t-on à l’oreille. À dire vrai, je n’en sais rien, c’est juste dans ma nature de partir au quart de tour, et l’idéaliste ne retenant que les choses fâcheuses, l’ignorance et la pulvérisation de la mémoire m’effarent. Mais avant de reprendre le droit chemin, j’aimerais préciser deux choses :
Premièrement, Marius Petipa auquel on attribue partout ou presque la chorégraphie de Casse-Noisette n’écrivit que le livret du ballet. Car en 1892, cruellement éprouvé par la mort de sa fille Evguenia, il abandonna son bâton de chorégraphe à Lev Ivanov, son assistant. Deuxièmement, on aimerait en rire, mais les gitans de Don Quichotte que Petipa régla à Moscou en 1869, posant aussi un cas de conscience aux bien-pensants berlinois, il n'est pas exact de dire que : « ce sont surtout des fantasmes que les chorégraphes mettaient en scène » et « qu’ils n'avaient pas voyagé dans les pays » ⁽³⁾. D’abord, ils firent l’Europe de la culture bien avant les traités, et le réel contredisant les fables, après une tournée en Amérique du Nord, Petipa passa deux ans en Espagne : « Je dansais et jouais des castagnettes comme un véritable Andalou ». Certes, il ne parcourut pas l'Inde, la Chine, le Mexique et d’autres contrées comme son collègue Léon Espinosa, cependant pour témoigner que les chorégraphes ne puisaient pas seulement dans leur imaginaire, mais effectuaient aussi des recherches documentaires, avant la Fille du pharaon créée à Saint-Pétersbourg en 1862, Petipa se rendit à Berlin pour visiter les collections du Musée égyptien, puis à Paris : « où j’ai été obligé de faire beaucoup de frais pour les livres et les gravures » ⁽⁴⁾. À la vérité, comme tous les artistes de la danse de son temps, Petipa collectionna les « passe-ports à l’étranger ». Cependant, discrétion oblige, nul ne sait s’il rendit des services en matière d’espionnage, car souvent cela allait de pair. « Ceci tu peux l’écrire, tu restes dans le passé, alors qu’on attend de toi des perspectives pleines de transports, néanmoins ça peut intéresser quelques personnes, tout comme ton article sur le chorégraphe Joseph Belloni, beaucoup trop long, mais peut-être un peu utile. Et t’enchaîne avec quoi ? ».


De prime-abord, cela peut paraître hors-sujet tant l’on marche sur la tête, toutefois une bonne marche dépendant en grande partie de bonnes jambes et d’une bonne santé, la santé dépendant de la manière dont on gouverne son appétit, j’avais idée de faire un léger détour par la gastronomie française. « La gastronomie française tu es sérieux ? Mais tu n’es pas là pour faire des recommandations alimentaires, les gens mangent ce qu’ils veulent, ou ce qu’ils peuvent. De plus, les mauvaises langues vont te suspecter d’avoir des conflits d’intérêts avec Comme J'aime ou te reprocher de prendre parti dans la bataille politique des arts de la table. Laisse donc de côté les sujets brûlants qui te vrillent le cerveau, et parle-nous plutôt de tes projets. Par exemple de Daphnis et Chloé de Maurice Ravel que tu vas chorégraphier pour le Ballet du Capitole de Toulouse, du rendez-vous des Ballets européens auquel vous avez participé à La Filature de Mulhouse, du passage de la Compagnie au Grand Échiquier, des spectacles du Ballet de l'Opéra Grand Avignon mis en place à Arcachon et Soustons avec Pitch de Martin Harriague. Certes, Martin n’est plus artiste associé au CCN, mais tu pourrais aussi dire un mot sur Genrika qu’il a créé pour le Collectif Bilaka à la Scène nationale du Sud-Aquitain. Standing ovation tous les soirs, cela mérite au moins une ligne. Puis en mêlant ton récit à quelques anecdotes piquantes, tu pourrais conclure sur les cinq représentations de Marie-Antoinette que vous avez données au Teatro La Fenice grâce au soutien exceptionnel du Palazzo Garzoni. Il n’est pas offert à tout le monde de se produire dans la cité des Doges, bien d’autres en feraient tout un fromage, non, toi tu préfères donner ton opinion sur la cuisine du terroir et pourquoi pas la tête de veau ? Franchement, je ne comprends pas comment on peut agir ainsi, pense à ta carrière, à ton avenir. Tout est compliqué, je le vois bien, mais au lieu de blâmer et de multiplier les griefs, marche à la queue leu leu, et observe combien tes danseurs sont formidables, eux au moins sont positifs ! ».


Et, pourtant, triplement vaccinés au bras droit ou gauche, le seul choix offert, avec « un vaccin très particulier, une forme un peu de médicament » ⁽⁵⁾ n’empêchant ni d’être malade, ni de contaminer les autres, mais procurant d’opulents bénéfices argentés. Quant aux effets obscurs qui vivra verra : « Encore, tu sèmes la discorde, et entraves le bien avec ton mauvais esprit, ce vaccin empêche les formes graves, entends-tu ? ». J’entends bien ce que l’on dit. Cependant, à la longue c’est devenu l’unique argument pour supporter l’insupportable. Je ne parle pas de notre activité perturbée par les blessures ordinaires, la valse des tests, des positifs, des cas contacts ; avec les maîtres de ballet c’est notre tâche d’organiser les répétitions et les spectacles au jour le jour, et assurément tous sont admirables. Je veux simplement écouter mon cœur qui n'a pas d'autres rêves qu’un monde meilleur. Aujourd'hui, un pass vaccinal pour preuve de citoyenneté. Et demain ? Comme dans l’Empire du milieu, le « shehui xinyong tixi » qui évalue les bons et les mauvais citoyens et leur accorde récompenses et châtiments ? Mais si tu ne comprends pas le chinois, jette un œil sur le documentaire de science action : Tous surveillés, 7 milliards de suspects⁽⁶⁾. Et, puisque la démence existe à tous les degrés, quel niveau avons-nous donc atteint pour qu’un café consommé debout soit une liberté rendue ? Enfin, mille fois pardon, mais après la maltraitance des anciens devenus encombrants parce que non productifs, sauf pour les pompes à fric, combien paieront demain les enfants ? Avons-nous perdu à ce point la raison pour que notre monde n’ait plus qu’une caisse à la place du cœur ? … Plus un mot ?... Tu pleures en silence ou tu es parti rire avec les fous ?


Thierry Malandain, février 2022
© Peinture LiliVandel
⁽¹⁾ Jean Castex, 20 février 2022 AFP
⁽²⁾ Frankfurter Allgemeine Zeitung, 24 novembre 2011
⁽³⁾ Der Tagesspiegel, 7 décembre 2021
⁽⁴⁾ Écrits personnels, Pascale Melani, MSHA, 2018
⁽⁵⁾ Jean-François Delfraissy, 25 janvier 2022, France Info
⁽⁶⁾ Sylvain Louvet et Ludovic Gaillard, prix Albert-Londres 2020, disponible sur Arte.tv.
 

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