Édito de Thierry Malandain - Numéro 86


À l’instar de la peste noire qui emporta le tiers de la population européenne au milieu du XIVe siècle, ou du choléra-morbus qui provoqua en 1832 la mort de plus de 100.000 personnes en France, dont 18.400 dans la capitale,  l’Histoire nous a fait connaître toutes sortes de fléaux épidémiques déterminés par de multiples causes et favorisés par le manque d'hygiène et la misère sociale. Ainsi en 1832, le plus grand nombre de cholériques entrés dans les hôpitaux parisiens appartenait à la classe ouvrière. C’est pourquoi, le préfet de Paris se faisant l’écho d’une commission de « médecins expérimentés » publia « une instruction populaire » indiquant les précautions à prendre et le régime à suivre. Car si les hommes de l’art divisés entre « contagionnistes » et « infectionnistes » ignoraient que le choléra était dû à l'ingestion d'aliments ou d'eau contaminés par un bacille, tous avaient observé que l’alimentation était à l’origine du mal. Seulement  du haut de leur esprit de classe, ils ciblèrent « les ivrognes et les débauchés », et La Gazette médicale de Paris d’écrire : « Les progrès de l’épidémie nous paraissent exister dans l’habitude pernicieuse des gens du peuple de se livrer à la débauche ou au moins de faire des excès de table les dimanches et lundis » (1). En attendant, se sustentant à volonté tous les jours, matin, midi et soir, Casimir Perier, régent de la Banque de France et président du Conseil compta parmi les victimes. On ignore s’il céda à la publicité de « L’Union, compagnie d’assurance sur la vie humaine » ou s’il passa entre les mains de François Magendie, professeur au Collège de France dont le traitement apportait un « soulagement notable, mais de peu de durée ». En revanche, il est connu que les plus nantis se mirent au vert et que l'archevêque de Paris « ordonna des prières publiques pendant quarante jours pour l'entière cessation du choléra ».

Car longtemps ces épisodes funestes furent homologués par les prophètes de tous les dieux comme autant de calamités déchaînés contre l'humanité coupable. Il est vrai que depuis son premier cri le genre humain peut se montrer insupportable, témoin le récit de la Genèse, où Adam et Eve, pour avoir cru mordicus qu’une pomme par jour éloignait le médecin pour toujours furent expulsés du Paradis. Depuis ce jour le bonheur est trop bref et constamment en danger. À preuve un pépin n'arrivant jamais seul, privé de l’immortalité, le premier Homme s’entendit dire : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ». Plus malins que les autres et cédant à la cupidité, d’aucuns virent en cette condamnation un mal pour un bien au mépris des valeurs humaines et de la terre toute entière. Car en vérité, je ne vous l’ai pas dit, mais « il suffit d’un fruit pourri pour gâter tout un panier ». Ainsi des premiers souvenirs de l’humanité jusqu’à nos jours, le dur labeur est réservé aux plus démunis. Pourtant, il n’a jamais été dit aux uns : Vous commanderez, et aux autres : Vous obéirez ; mais à tous : Tu aimeras ton prochain comme ta pomme. Mais que voulez-vous, depuis que l’Homme existe, certains ont le diable dans la peau et démontrent que l’on peut à la fois tout convoiter et être misérable.

En caricaturant un peu, avec d’un côté les confinés au vert ou demeurés au gris, et de l’autre les jaunes d’hier mis en lumière à l’heure des spectacles ou de la soupe, cette déviation de l'entendement s’est pleinement illustrée en ce printemps tourmenté. En 1832, Le Figaro notait : « Les choléra se tiennent, s'alimentent, se succèdent le choléra-menteur fait naître le choléra-peureux, qui lui-même inspire le choléra-voleur » (2). Tout en mettant à nu les failles d’un système, on a donc hélas assisté dans un premier temps aux présentations biaisées et aux injonctions contradictoires qui altèrent la confiance, à la comédie des masques ;  ensuite sur le terrain thérapeutique, au match PSG-OM joué selon les règles établies par la fédération pharmaceutique et commenté sans fin et sans ménagement par de gros chloroquoquins et de petites chloroquoquines, et enfin, à l’instant fatal du jugement de Salomon ou en continu à la terreur médiatique épandue comme du lisier sur les esprits vulnérables. « C’est une vérité connue qu’en temps d’épidémie la peur fait presque autant de victimes que le mal lui-même, par l’affaissement moral et physique qu’elle produit, au moment même où l’homme a besoin de toutes ses énergies pour résister à l’assaut de la contagion » (3) soulignait La Lanterne en 1892, alors que le choléra menaçait à nouveau la France. Il est aussi admis qu’entre les pubs de programmes amincissants garantissant de perdre son argent, cette ambiance anxiogène fait le beurre des voleurs de bonheur, à commencer par l’industrie de la « malbouffe », dangereuse pour l’Homme et l'environnement, mais aussi la première cause de mortalité dans le monde, avec ses pathologies en chaîne, l'un des facteurs aggravants du coronavirus. Mais la parole étant l’un des vecteurs de sa transmission, par prudence on s’épargnera d’autres colères et l'envie de rosser les bonimenteurs d’une « mondialisation heureuse » mutée en capitalisme du désastre.

« Si nous parlions d'autre chose ! des théâtres par exemple ? Savez-vous que les théâtres sont restés ouverts, et qu'ils ont donné des pièces nouvelles comme d'habitude et de leurs plus grands auteurs encore, le savez-vous ? » (4) écrivait Jules Janin à propos d’un vaudeville de François Ancelot créé le 25 avril 1832 au Théâtre du Palais Royal. En effet, alors que  « les corbillards allaient et venaient de porte en porte, […] chacun continuait de vaquer à ses affaires, et les salles de spectacle étaient pleines » (5) observe François-René de Chateaubriand dans Mémoires d'outre-tombe. Souvenons-nous en passant que ce même 25 avril, la Commission centrale de salubrité proposa au préfet de Paris qu'une médaille portant sur l'une de ses faces les mots « Service contre le choléra-morbus » soit donnée à tous les médecins, pharmaciens, élèves en médecine et à toutes les personnes qui se seront dévouées dans les bureaux de secours. On ignore le montant de la rémunération des élèves en médecine, l’on sait par contre que la pièce de François Ancelot s’intitulait la Nuit d'avant.

Pour en venir au jour d’après rappelons que la compagnie s’apprêtait à danser Marie-Antoinette à Martigues au Théâtre des Salins quand surgit le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, grand maître de la garde-robe de Louis XVI : « C'est une grande révolte ? - Non, Sire, sur la foi d’une modélisation numérique pronostiquant des millions de morts, c'est un grand confinement ! » Une privation d’activité employée comme mesure sanitaire que nos danseurs évoquent dans ce Numéro chacun à leur manière. Habitués à se dépenser sans compter et à faire équipe, suivis par l’équipe médicale de la troupe,  ils seront toutefois restés actifs sur les réseaux sociaux à travers la Coronabarre, tandis que pour éloigner le mal, lui dire en somme « Corona barre-toi ! » Martin Harriague, artiste associé au CCN imagina Les Rendez-vous CoCo Martin ! Entre la diffusion de spectacles qui firent salles pleines à domicile, nous aurons aussi lancé le 1er Concours chorégraphique depuis chez vous. Bref, malgré l’arrêt, chacun resta en marche en attendant la délivrance.

Douce erreur, puisque rouge, vert ou clignotant, le feu de la contagion interdit encore toute réunion, à l’exception des meetings en ligne pour mettre en place des protocoles acrobatiques de reprise dans le brouillard le plus dense. Seule certitude, avec la chute économique, les entreprises ne pourront toutes espérer un retour à la normale, et en songeant au devenir de la danse, prise pour une bonne pomme depuis la monarchie de juillet 1830, laquelle pour mémoire conforta aux affaires publiques la bourgeoisie industrielle et financière, on se prend déjà à regretter le monde chancelant d’avant la dégringolade. « Je multiplierai vos maux et vos ennuis, et vous enfanterez dans la douleur » (6) autant dire que les sermons de Saint Jean Chrysostome sur la Genèse, entendus comme la nécessité de souffrir et travailler n’échappent pas aux artistes. C’est même leur ministère de multiplier les gains de beauté pour aider à supporter la condition humaine et de se retrousser les manches pour aller dans la cale chercher de quoi donner l’espoir d’un bien futur. Nul n’est besoin de leur rappeler.

Mais pour quel avenir ? Depuis mars, le Malandain Ballet Biarritz qui emploie 46 permanents et plus de 30 intermittents du spectacle a connu l’annulation de 48 représentations et un manque à gagner de 1 million d’euros. Pour le moment, le personnel permanent bénéficie encore des mesures exceptionnelles du chômage partiel, tandis qu’en se prononçant pour la prolongation de leurs droits jusqu'en août 2021, le chef de l’État a sauvé les intermittents. Cependant, la danse qui rapproche les êtres et relie les peuples à travers l’universalité de son langage étant incompatible avec les distanciations sociales et physiques, que faire avec 22 danseurs ? Pour répondre aux contraintes actuelles, il est possible de proposer devant un public choisi des spectacles « corona-compatibles », c’est-à-dire des solos en chaîne, des duos déchaînés et payants sans contact sauf pour les couples légitimes, pour le fun des trios de pom-pom girls ou encore des strip-teases avec feuilles de vigne en souvenir des premiers jours de l’humanité. Car on ne nous dit pas tout, derrière le pommier de la connaissance se cache un complot : c’est pour répondre au désir de danser à plusieurs qu’Adam et Eve se multiplièrent. Cependant, à moins d’éliminer plusieurs Abel dans leur sommeil comme le plus vil assassin, l’alternative d’exhibitions « corona-compatibles » n’est pas viable économiquement. De plus, elle accentuerait les distorsions de concurrence avec les « petites compagnies » qui peineront tout autant à se relever du post-confinement. Bref, à l’instar des ensembles chorégraphiques fonctionnant en partie sur leurs ressources propres, le Malandain Ballet Biarritz subit la double peine du nombre pour des raisons sanitaires et financières.

Qualifiée au temps du choléra-morbus, « de peste des âmes » ou avec une ironie mâle et virile d’« industrie nationale », car on ne peut ignorer que le mépris du corps inoculé par de vieilles croyances faisaient encore le lit des dévots ou des tartuffes du grand monde, la danse, « l'une des plus spontanées manifestations des joies humaines » (7) dira Georges Clemenceau, au fil des jours tranquilles de 1900 fut longtemps le fruit défendu le plus consommé en France. Avant Corona, on en importait, et souvent, depuis loin à l’exemple de vrais-faux Ballets russes que l’on faisait venir sous-payés et en bus des pays de l'Est pour remplir jusqu’au zénith de grandes salles. Alors qu’il est maintenant admis qu’il faudra plusieurs années à tous les secteurs d’activité pour se rétablir, combien faudra-t-il de temps pour se réconcilier avec le corps de l’autre et danser ensemble ? Car si l’on compte bien, des siècles furent nécessaires pour faire sauter le verrou de la peur cannibale et admettre que le corps accusé de tous les maux était un trésor jusqu’au moment de quitter la vie. Pour où ? Les réponses varient selon la foi qui les dicte. En attendant, pour éprouver chaque jour le sort éternel de mourir pour renaître, la danse, le plus humain, le plus fragile des arts ne craint pas la mort, seulement par nature elle préfère la vie. Gardons donc espoir dans un avenir meilleur bien qu'il ne soit pas en vue, et puisque chez nous tout commence et se termine en « chaussons », dansons : « Corps honni, Corona » sur l’air de « si l’on veut des pommes, faut secouer le pommier », car d’autres vieilles traditions en font la nourriture des dieux.

Thierry Malandain, 30 mai 2020

 

(1)    La Gazette médicale de Paris, 5 avril 1832

(2)    Le Figaro, 1er avril 1832

(3)    La Lanterne, 3 septembre 1892

(4)    Journal des débats politiques et littéraires, 30 avril 1832

(5)    Mémoires d'outre-tombe, Paris, rue d’Enfer, mai 1832

(6)    Les homélies ou sermons de S. Jean Chrysostome sur la Genèse, 1703

(7)    Au fil des jours, E. Fasquelle (Paris), 1900

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