Edito de Thierry Malandain - Numéro 88


Après dix mois de surplace, entrecoupés de sept représentations à Biarritz, San Sebastián, Paris et Terrassa donnant presque envie de croire aux miracles, nous voilà en 2021, marchant toujours dans le vide avec l’incertitude comme guide. Mais en dépit de la persistance d’une crise dont les conséquences ne peuvent s’envisager qu’avec effroi pour l’avenir de tout ce qui est humain, espérons avec la nouvelle année et la toute-puissance de la grâce, un retour à la vie en commun dans le meilleur des mondes possibles. Et pour le bien de notre petite paroisse, de retrouver le temps béni, où danser ensemble et à sa guise ne figurait pas « au rang des péchés mortels » pour amener l’attention sur Paul-Louis Courier, helléniste et pamphlétaire, qui sous la Restauration publia une ����́������������ �������� ������ �������������������� ����'���� ��������̂������ ���� ������������.


« Menant la guerre du bon sens contre les folies du pouvoir » ⁽¹⁾ selon le mot d'Anatole France, prix Nobel de littérature et l’un des fondateurs de la Ligue des droits de l'Homme ; tous les ouvrages de Paul-Louis Courier, lettres ou pamphlets, dont bon nombre lui valurent procès, amendes et un séjour à la prison Sainte-Pélagie : « respirent ou chantent la liberté, l'indépendance, et fustigent le fanatisme et l'oppression, c'est-à-dire tout ce qui gêne ou entrave l'essor des peuples » ⁽²⁾ écrit son biographe Louis Marchadier. Canonnier de métier, ayant quitté l’armée en 1809, Paul-Louis Courier s’établit en 1818 à Véretz en Touraine, d’où il ne put s’empêcher de fronder. Ainsi pour dénoncer l'intrusion de l'Église et du gouvernement de Louis XVIII dans la vie privée, édita-t-il à Paris, �������� ������ ������������������ ���� ������������������́��, ���� ����́������������ �������� ������ �������������������� ����'���� ��������̂������ ���� ������������. Il faut avoir en mémoire qu’après la Révolution synonyme d’impiété, la Restauration instaura le catholicisme comme religion d’État et fut la grande époque des missions paroissiales chargées de réévangéliser la France.


Ainsi, en juillet 1822, avec l’appui du préfet d'Indre-et-Loire, qui dépêcha la gendarmerie pour veiller à l’application de l’interdit, l’abbé Bruneau, curé d’Azay-sur-Cher, « bouillant de zèle, à peine sorti du séminaire » défendit aux habitants de danser les dimanches et fêtes sur la place du village. Supprimé par la Révolution, le repos dominical était redevenu sacré, et dans l’Ain, Jean-Marie Vianney, le fameux saint curé d’Ars, qui n’avait rien à voir avec les Agences Régionales de Santé, mais voyait dans la danse « une fournaise d'impudicité » se livrait à la même croisade, car la bourrée et le branle ne respectaient pas les gestes barrières entre les sexes. Au surplus, bien que saint-Vincent dût aimer le vin et les vignerons puisqu’il était leur saint patron, le curé d’Ars marchanda avec les taverniers leurs fermetures dominicales. Mais à la vérité, pendant qu’il disait encore aux joueurs de violon : « vous faites-là un métier que le bon Dieu n’aime pas », ses ouailles insensibles aux récompenses célestes promises allaient danser dans les villages voisins, là où l’idée de Dieu était moins austère. À Azay, écrit Paul-Louis Courier, « le désappointement fut grand pour tous les jeunes gens, grand pour les marchands en boutique et autres qui avaient compté sur quelques débits. Qu’arriva-t-il ? […] Malgré l’arrêté, on dansa hors du village, au bord du Cher, sur le gazon. […] Nos dimanches d’Azay, depuis lors, sont abandonnés. Peu de gens y viennent de dehors, et aucun n’y reste ».


N'ayant fait que défendre le bien-être et la liberté de danser la bourrée, le branle mais aussi la gigue et le rigaudon, Paul-Louis Courier n'imaginait pas être inquiété. La chose ne se passa pas ainsi, puisqu’il fut traduit le 26 novembre 1822 à Paris devant le tribunal correctionnel. Prévenu « d'avoir outragé la religion de l'État, la morale publique et religieuse », il ne fut pas condamné, mais l’on saisit son ouvrage, et par la suite, « montrant dans son style la grâce enjouée de La Fontaine et l'élégante simplicité de Pascal » écrit Anatole France, dont l’œuvre littéraire fit l’objet rappelons-le d’une condamnation papale en 1922 ; Paul-Louis Courier eut recours à la presse clandestine. Jusqu’au 15 avril 1825, date où son corps fut retrouvé sans vie, percé d’une balle. « Pour faire le coup, ils étaient bien cinq » : dira Sylvine Grivault, employée dans les fermes et témoin cachée d’un crime dont le coupable, un garde-chasse mort avant le procès, et ses complices furent acquittés. Mais celui qui pressa la gâchette n’était sans doute pas le seul assassin, et la question resta posée : « « qui pouvait avoir intérêt, à faire disparaître le terrible pamphlétaire, effroi de la Restauration ? » ⁽³⁾.


Sans transition brutale, sous l’insécurité originelle de la terre et des cieux, voilà près d’un an qu’un virus couronné roi de l’effroi joue à la roulette russe avec les vies humaines et les peurs, tout en faisant tomber une ombre écrasante sur l’activité économique et des valeurs suprêmes : la liberté, la vie privée, la justice, l’égalité, le bien-être, la culture... Une sacrée gâchette s'offensant des voix discordantes, mais l’avenir dira peut-être le dernier mot sur ce grand-maître de l’épouvante. En attendant, sans savoir à quel saint se vouer, privés d’offices chorégraphiques durant la seconde vague d’assaut, mais libres de créer à l’abri des regards, notre défense active s’est organisée en deux congrégations de création. Ainsi, dès novembre, malgré la fermeture des fleuristes, Martin Harriague, artiste associé au Malandain Ballet Biarritz, capable de forcer la nature et d’opérer des fécondations avec discernement sema le bon grain d’un ���������� ���� ������������������ dont la livraison est prévue à l’automne prochain. Bonté du ciel ! Il n'y a vraiment plus de saisons, mais ça Martin n’y peut rien. Quant à moi, entre « l’effroi » et le chaud, j’ai aligné des pas que l’on ébourgeonnera mi-avril, sauf « nouvelle vague » façon période Mao des �������������� ���� ��������́����. Personne ne me les ayant commandés, j’ai choisi une œuvre orchestrale plus susceptible de ne pas être programmée que de séduire, mais qui n'en demeure pas moins un monument de la musique des années 60. Mêlant des fragments du livre de Claude Lévi-Strauss, ���� ������ ���� ���� �������� à des extraits de ��'�������������������� de Samuel Beckett, il s’agit de la ���������������� pour huit voix et orchestre de Luciano Berio, créée à New York en 1968-69. Années des plus turbulentes aux États-Unis et en France, où « vivre sans contraintes et jouir sans entraves » se déclina en slogans. Mais aussi années de la grippe dite de Hong Kong, qui en moins de deux ans fit plus d'un million de morts dans le monde. La Planète était grippée, mais continua de tourner. Tout comme au temps de la terrible grippe espagnole, où durant la 3ᵉ̀ᵐᵉ vague de de décembre 1918, heureusement moins mortelle, le chorégraphe Victor Natta auquel les pages sur ���� ���������� ��̀ ���������������� sont consacrées, régla à Toulouse les ballets d’une opérette de Henri Goublier : ���� �������������������� ���� ������������������. Au reste, en décembre 69, au pic de l’épidémie, il sera donné de lire en toussant : « Giscard relance la machine grippée » ⁽⁴⁾.


Frissons, fièvre et goutte au nez : apparu en Chine à l'été 68, le virus A (H3N2) venu d’Espagne commença par frapper le Sud-Ouest fin novembre 69. Un quart de la population est alors alité, mais à l’instar du journal ���� ����������, qui le 11 décembre, indique que « l’épidémie de grippe n’est ni grave ni nouvelle » et que « la crainte qu’elle inspire n’est qu’une psychose collective », elle apparaît en parler journalistique comme « un marronnier » dans les colonnes des « faits d’hiver ». D’où un festival de brèves parisiennes carabinées qu’on ne relèvera pas par charité. ����������-������������ titrera néanmoins : « 40 % de décès de plus que la moyenne des dix dernières en décembre : la grippe pourrait en être la cause » ⁽⁵⁾. Selon les chiffres de l’I.F.O.P de janvier 70 : 36% des français adultes avaient été atteints, et l’on sait à présent qu’en deux mois plus de 30 000 personnes périrent sans inquiéter les médias, ni le ministère de la Santé publique. Autre temps, autre esprit, on ne mourait qu’une fois, qu'importait la manière, et puis : « il vrai que la grippe [n’était] pas inscrite au catalogue des grandes maladies infectieuses » ⁽⁶⁾.

 

Par conséquent, l’existence suivit son cours habituel avec ses peines et ses joies, ses problèmes et ses plaisirs ordinaires. Alors que partout flottait « une légère odeur de pharmacie et de rhum chaud », ����������-������������ annoncera par exemple, en gros et en gras : « Le Lac des cygnes dans les choux » : afin de prévenir les balletomanes, encartés ou pas, que Maïa Plissetskaïa, l’étoile du Bolchoï souffrant « d’une méchante grippe » était contrainte d’annuler deux de ses représentations à l’Opéra de Paris. Ou encore, cette fois en petits caractères : « Les spécialistes U. S. doutent de l’efficacité du vaccin » : « L’observation minutieuse des événements ayant prouvé que la vaccination n’avait pratiquement en rien modifié le nombre des cas » ⁽⁷⁾. En effet, le vaccin n’était pas adapté. Mais avec une réserve de 200.000 doses pour plus de 51 millions d’âmes, les stocks étaient de toute manière épuisés. Un calvaire doublé d’un profond mystère dont nous laisserons débattre les experts, car à ce stade pour ne pas dire à cette station du chemin de croix, se pose une question : après les masques, les tests, sur le plan de l’organisation, la fille aînée de l'Église ne serait-elle pas à l’origine du concept de l’immortalité ou de l’idée de résurrection, tant les fouets, pardon les faits sont têtus et cruels ? Empêcheur de marcher en rond, frondeur désolant pour ses attaques, Daniel Benoist, chirurgien gynécologue et député socialiste de la Nièvre, qui avait déposé devant l’Assemblée nationale une question orale sur « les graves conséquences de l’épidémie de grippe » n’est pas à cette époque le seul inquiet, et bien des gens, sont mécontents : « Ils trouvent que les producteurs de vaccins n’ont pas été assez prévoyants […] Mais les Laboratoires sont catégoriques : il fallait s’y prendre plus tôt pour lutter contre la grippe » ⁽⁸⁾.


Par miséricorde, on s’abstiendra de nommer les contorsionnistes, d’autant que ���������������� ne puise pas son inspiration dans l'art de la dislocation, ni même dans les voies impénétrables de la vaccination. Mais tel un effet secondaire ou un éternuement de l’Histoire, ���������������� que Luciano Bério fait entendre dans son sens étymologique de « sonner ensemble », réagit tout simplement à l'effroi causé par l’empêchement de danser libre à plusieurs sous couvert d’assurer le salut de tout un chacun. Les dévots de la Restauration veillaient sur celui de l’âme, le bien par excellence, contre un corps impur accusé de toutes les turpitudes. Après tant d’efforts pour combler cet injuste partage entre la chair et l’esprit, après tant de luttes criblées de balles pour se libérer d’un joug encombrant, voilà que pour le bien de notre prochain et notre propre salut, tout contact est devenu suspect, déconseillé, dangereux, dénoncé, sanctionné, incongru. Oui mais, et la vie et l’amour dans tout cela ?


Avec une pensée émue pour son pote Marcel, coq ardéchois tué en mai dernier par un voisin qui trouvait son chant trop bruyant, mais surtout en songeant à François d'Assise, le seul saint parmi les humains qui l’ait appelé mon frère : « c'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière » assure chez Edmond Rostand le brave coq Chanteclerc. En attendant son ���������� ���� ������������ et que s’élève dans le ciel une année pleine d'humanité, belle autant que bonne, même si par déveine à la fin de la pièce de Rostand, un coup de fusil part, et c'est le rossignol à la voix d'or qui est blessé à mort ; pour aller tranquille votre chemin voici un dernier mot de Paul-Louis Courier : « Adieu mes amis ; buvez frais, mangez chaud, faites l’amour comme vous pourrez » ⁽⁹⁾. Bien entendu, en sachant être raisonnable sur le nombre de convives à table. Et pour les sourds comme une bûche au jugement de Salomon, on ne le répètera jamais assez : « papi et mamie mangent dans la cuisine et nous dans la salle à manger ». Enfin, les libertins cela va de soi, pas de « Cène » d’orgie, ni même en rêve avec la reine de Saba. Mais, courage les amis, « Saba » venir, car de là où « les Anges & les Âmes se pénètrent les uns les autres » ⁽¹⁰⁾ dixit le Sieur de la Chambre dans ���� ����������̀���� ���� ��’��̂����, sur un char en or attelé à des papillons couleur d’azur « un nouveau matin français » se pointe dans le silence et l'air pur.


Thierry Malandain, janvier 2021


⁽¹⁾ L'Œuvre, 10 septembre 1918
⁽²⁾ Paul-Louis Courier : son domaine de la Chavonnière, sa vie intime et son assassinat, amis et ennemis, monuments élevés à sa mémoire / L. Marchadier, 1925
⁽³⁾ Le Petit parisien, 13 mai 1913
⁽⁴⁾ Paris-presse, 23 décembre 1969
⁽⁵⁾ Paris-presse, 14 mars 1970
⁽⁶⁾ Paris-presse, 16 janvier 1970
⁽⁷⁾ Paris-presse, 4 janvier 1970
⁽⁸⁾ Paris-presse, 12 décembre 1969
⁽⁹⁾ Lettre au Major M. Griois, Milan, 10 mars 1809
⁽¹⁰⁾ Le Système de l’âme, par le Sieur de la Chambre, 1664

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