Sauver le tigre ?!


« On rentre dans une période où on doit en quelque sorte enfourcher le tigre, et donc le domestiquer », a expliqué le Président de la République lors d’une visioconférence avec des artistes, organisée le 6 mai dernier depuis l’Elysée.

Comme tous les danseurs au pelage fauve de France, je dois vous informer que les 22 tigres du Malandain Ballet Biarritz sont sortis de leurs cages le 11 mai, mais qu’ils ne reprendront pas leurs exercices, car l’heure n’est pas encore venue de montrer avec quel degré de perfection ils peuvent franchir un cercle de feu ou se laisser ouvrir la gueule pour laisser voir leurs terribles dents.

En effet, il n’aura échappé à personne que les salles de spectacles sont fermées depuis le 17 mars et que leur réouverture est incertaine. Même l’horoscope chinois qui décrit le tigre comme très dynamique, possédant une belle énergie, mais impulsif et capable de colères  tant sa sensibilité est grande, reste muet sur la question. Il est néanmoins une certitude : entre mars et septembre, date hypothétique d’une reprise, le Malandain Ballet Biarritz – Centre Chorégraphique National de Nouvelle-Aquitaine en Pyrénées-Atlantiques qui emploie 46 permanents et plus de 30 intermittents du spectacle a connu l’annulation de 48 représentations en France et à l’étranger et un manque à gagner de 1 million d’euros. Pour le moment, le personnel permanent bénéficie des mesures exceptionnelles du chômage partiel, tandis qu’en se prononçant pour la prolongation de leurs droits jusqu'en août 2021, le chef de l’État a sauvé les intermittents.

Dans le même temps, le fonctionnement entièrement subventionné des corps de ballet permanents attachés à des institutions municipales labellisées ou non par l’État, à l’instar de nos voisins du Ballet de l’Opéra national de Bordeaux ou du Capitole de Toulouse, permettra aux danseurs de ces compagnies de reprendre au moins « l’entraînement » le 18 mai prochain en respectant les contraintes sanitaires. En revanche, notre fonctionnement dépendant en grande partie du nombre des représentations réalisées, en clair d’un autofinancement de 50%, le Malandain Ballet Biarritz est aujourd’hui à l’arrêt, comme la plupart des autres troupes permanentes du réseau des Centres Chorégraphiques Nationaux*. Face aux incertitudes, je me pose cette question ordinaire : que va-t-il advenir des sollicitations futures des estomacs de ma ménagerie ?

Tout en étant reconnaissant pour les mains nourricières qui depuis 22 ans alimentent en partie notre Ballet, poussé par le besoin de développer la puissance des mâchoires de mes fauves ou de changer leurs dentiers, j’ai régulièrement prévenu de la fragilité de notre entreprise à succès. Dire que je rugissais dans le désert serait excessif, mais à un moment le dompteur se lasse, et continue de faire de son mieux en guettant la porte de la retraite. Aujourd’hui arrivent l’imprévu, l’absence d’horizon, et en imaginant le pire la fermeture du Centre Chorégraphique Circus de Biarritz parce qu’une toute petite bête montre plus de résistance qu’un tigre que l’on dit si féroce. Du coup, je me pose cette question supérieure : dans le monde d’après, y aura-t-il encore des danseurs permanents dans les Centres Chorégraphiques Nationaux ? Car même dans la nature le tigre est une espèce en voie de disparition.

Thierry Malandain, le 13 mai 2020

 

*à l’exception du Ballet de l’Opéra National du Rhin qui reprend également  le 18 mai parce que majoritairement subventionné par les villes de Strasbourg, Mulhouse et Colmar. 

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